Création d’un renku au parc François Mitterrand à Cergy

Texte

Depuis 2024, le comité éditorial des Carnets de Poédiles a entrepris de se retrouver lors de séminaires de recherche-création littéraire pour pratiquer ensemble des formes d’écriture créative en atelier. Nous souhaitons questionner les effets de cette manière de faire sur nos recherches.

En mars 2024, Nathalie Brillant Rannou a donné l’élan en invitant la poétesse Mylène Tournier à l’université Rennes 2 pour « Se coltiner écrire », une première session de recherche-création exploratoire, intégrant des étudiantes, des étudiants, des enseignantes et enseignants-chercheurs du réseau : toutes deux nous ont permis d’explorer cette nouvelle façon d’aborder la recherche, sans la formaliser. Cette étape, essentielle, est restée dans nos mémoires et nous a donné envie de poursuivre.

Le 14 octobre 2025, nous nous sommes retrouvés à Cergy Paris Université (CYU). J’ai répondu à l’invitation d’AMarie Petitjean en tant que haïjin, poétesse de haïkus, et chercheuse. En effet depuis 5 ans, j’explore l’écriture du petit poème japonais en littérature, en didactique de la littérature ainsi qu’en recherche-création littéraire. Cette posture m’a amenée à proposer ce jour-là, pour la première fois, à des collègues chercheurs et chercheuses, l’expérience d’écriture d’un renku1 (poème reliant différents versets entre eux), durant deux heures. Voici le récit de cette expérience.

14/10/2026

Séminaire de recherche-création à CYU

Météo 20°, quelques nuages

Nous sommes sept : AMarie, Nathalie, Cynthia, Fumiko, Adrien, Pierre-Luc et moi, connu·es et inconnu·es

Lieu et temps idéal

Nous marchons une dizaine de minutes de la Maison des sciences de l’homme au parc François Mitterrand. Des conversations anodines ; le plaisir de découvrir l’autre.

À l’entrée du parc, j’introduis l’atelier et explique la première étape. Nous déambulons 15 à 20 minutes à notre rythme. Chacun, chacune parcourt un petit espace de ce Parc notant, photographiant, ramassant. La récolte verbale, visuelle, sensorielle est nécessaire. J’ignore ce qui se passe alors dans la tête de chacun, chacune et je n’y pense pas. Je me concentre sur ma prise de mots, car je sais que, pour un renku, l’invité doit donner le ton en proposant le premier haïku.

J’ai repéré un endroit où nous allons pouvoir nous réunir pour faire notre renku : un banc non loin des arbres face au canal. Nous pourrons nous retrouver là, relativement tranquilles.

Le temps de la récolte écoulé, j’invite chacun, chacune à rejoindre le banc et à finaliser si nécessaire un haïku ou plusieurs. J’imagine que toutes et tous, nous avons une représentation du haïku. Quelles sont-elles ? Peu importe. Je laisse venir sans contrainte de temps.

Écrire pour partager. Je distribue un papier blanc de même taille à chacun, chacune. Nous les numérotons de 1 à 7.

Nous y inscrivons un premier haïku que nous souhaitons partager avec le groupe. Je récupère et brasse les 7 puis les redistribue au hasard pour une lecture à voix haute de chaque texte anonyme. J’explique que dans la tradition, on lit deux fois le haïku.

Fluidité ou aspérité de la lecture en extérieur. Bruits de pas et de poussettes. Voix d’enfants. Langues étrangères en bruit de fond, le vent dans les feuillages.

Chacun, chacune récupère son haïku. J’explique le renku, seulement quelques mots, poème en chaîne que nous allons créer. Je dis peu de choses : une suite de haïkus liés un par un. Je lis un extrait d’Au fil de l’eau, le premier renku français, selon Dominique Chipot2, datant de 1905.

35.
L’azur triomphal
Transperce même
Le hêtre noir

36.
Moissonneurs dans les blés.
À l’ombre d’une gerbe,
Une grande soupière.

37.
Les ombres s’allongent.
Les champs de seigles mûrs
Se mettent à flamber.

38.
Dans le soir violet
Arrivée délicieuse.
Il faut coltiner des sucres.

39.
La nuit nous enveloppe.
Les grillons se mettent à chanter.
Souper sous la vigne.

Je pose sur le sol le premier haïku, le mien, celui de l’invitée.

à l’entrée au parc
il m’indique la route
le son de la cloche

Trois autres participants enchaînent, c’est-à-dire accrochent trois autres textes sans commentaire. On obtient une première chaîne de quatre haïkus :

à l’entrée du parc
il m’indique la route
le son de la cloche

un Bouddha mal fringué
Traîne par-là
quel boucan !

Un parc presque vide
Les deux canards qui nagent
Le soleil que remplisse la solitude
Et le silence…

Sous le soleil d’automne
les feuilles d’érable
sont aussi souriantes.

Mettre un chaînon c’est accueillir : chacun, chacune trouve sa place ou attend, s’interroge dans son for intérieur. La chaîne est visible au centre de notre groupe, au sol, sur le sable, dans les gravillons.

Je lis l’ensemble de ce premier essai et lance la discussion sur les liens. Quels liens voyez-vous ? Le bruit versus le silence ; l’érable, l’objet… Je questionne : « Qu’est-ce qu’on a réussi ou pas ». Je signale que mon haïku n’a pas de mot de saison (le kigo traditionnel dans le haïku) et que j’étais ennuyée de ce manque. Mais que dans le dernier, le numéro 4 il y a « sous le soleil d’automne » donc dans l’ensemble, la saison est présente. J’attire l’attention sur les sons du dernier vers qui ont résonné pour moi comme le crissement des feuilles mortes sous mes pas.

Avant de poursuivre, je lis deux extraits de Jours de printemps de Bashô. Premier extrait (p. 57) :

Adieux
La fleur de glycine
a pris un air désolé
pour nos adieux
Etsujin

Cueilleuses de thé
dans le champ de la montagne
se gardent du soleil couchant
Jûgo

Pour un seul moustique
à la minuit ne puis dormir
déclin du printemps
Jûgo

Deuxième extrait (p. 53) :

En allant chez quelqu’un qui s’était retiré du monde

me retournant je vois
des murs blancs malencontreux
dans la brume du soir
Etsujin

Ah le vieil étang
une grenouille y plonge
et le bruit de l’eau
Bashô

Quand s’est assoupi
le colleur de parapluies
papillon s’y est posé
Jûgo

Je dis en japonais le haïku de Bashô sur la grenouille pour faire entendre une autre langue :

furu ikeya
kawazu tobikomu
mizu no oto

Cela me permet aussi de remercier Fumiko, une collègue japonaise, d’être venue. Fumiko ajoute quelques explications sur le renku et son histoire au Japon.

Puis nous nous engageons dans la poursuite de notre poème en chaîne.

Je distribue un petit papier aux quatre participant·es qui ont posé leur haïku pour commencer la chaîne, et leur demande d’en écrire un second, si cela leur paraît possible. Tous et toutes se prennent au jeu. Certains, certaines ont déjà envie de poser le leur à la suite du numéro 4. Il va falloir dégainer vite. Mais d’abord, chacun, chacune des quatre lit deux fois son nouveau haïku.

On reprend la chaîne. Le numéro 5 est tout de suite enchaîné. Mais à un moment alors que les participants ont encore leur haïku en main, plus personne ne trouve à enchaîner. Je décide de mettre à nouveau le mien, même si je ne vois pas de lien : le renku prend une autre route, part ailleurs, bifurque. Pourquoi n’y aurait-il pas de rupture ? Et tout se débloque jusqu’à faire ce renku de 11 haïkus :

à l’entrée du parc
il m’indique la route
le son de la cloche

un Bouddha mal fringué
Traîne par-là
quel boucan !

Un parc presque vide
Les deux canards qui nagent
Le soleil que remplisse la solitude
Et le silence…

Sous le soleil d’automne
les feuilles d’érable
sont aussi souriantes.

lèpre des érables
un sapin dégingandé
l’herbe pelée, au pied

sur l’aire de jeux
la poussette attend
qu’on la pousse

plan d’eau parc urbain
gallinula chloropus
avance avec son cou

Trente-sept plumes
par quelle opération du vent
juste sous l’écorce

Parterre de feuilles sèches
couleur de merde
Ma chaussure sur une châtaigne

Sous les feuilles sèches
se couchent ou se cachent
les mots recherchés

L’oiseau noir est libre
Le chien est pris en laisse
Le soleil vous embrasse

Je le lis dans son intégralité. Suit une discussion enjouée. Fumiko note les écarts de vocabulaire prosaïque et recherché. Elle est toute joyeuse d’avoir posé son haïku avec des allitérations après la remarque que j’avais faite lors du premier round. AMarie interroge ses représentations du haïku en lien avec le zen. Adrien qui a travaillé ce point pour sa thèse donne quelques éléments explicatifs. Des remarques fusent. Je me souviens :

« on peut mettre même si c’est pas 5/7/5 ? » ;
« Moi de toute façon j’ai même pas compté » ;
« Je peux mettre même si les articles ne sont pas justes »…

On discute de la présence de la ponctuation. Je signale que pour moi le dernier vers correspond parfaitement à notre expérience : brasser, embrasser, enchaîner.

Les deux heures ont passé à toute vitesse. J’ouvre sur une forme de renku français contemporain : le « photo-renku ». Je montre et lis le début de l’œuvre Le Creux des jours. Photo-renku pour faire entendre comment les autrices ont fait en sorte de donner une musicalité au renku. Fumiko me demande s’il y a des expériences en France de mise en musique du haïku. Certains, certaines témoignent de leur intérêt pour l’atelier, nous photographions notre renku. AMarie dit qu’elle a complètement oublié ses problèmes d’ordinateur et a vécu l’instant présent. N’est-ce pas là l’effet haïkus !

1 Voir la bibliographie.

2 Pour les références, voir la bibliographie en fin de texte.

Bibliographie

Bibliographie (non exhaustive) sur le renku

Baissière, C. et Rivoallon, V. (2021). Le Creux des jours. Photo-renku. Saint- Chéron : Unicité.

Bashô, M. (1991). Jours de printemps. Présenté et traduit par René Sieffert. Paris : Presses orientalistes de France.

Bashô, M. Bonchô, N. et Kyorai, M. (2005 [1691]). La Pélerine du singe. In Ryôji Nakamura et René de Ceccatty (dir.), Mille ans de littérature japonaise. Une anthologie du viiie au xviiie siècle. Paris : Picquier.

Chipot, D. (2020). Le photo-renku, le lien à la puissance 3. Dans D. Chipot et M. Détrie, Fécondité du haïku dans la création contemporaine. Paris : Pippa, 175-188.

Chipot, D. (2013). Au fil de l’eau avec Couchoud. Lulu. Disponible en ligne : http://www.dominiquechipot.fr/haikus/essais/couchoud.html

Coyaud, M. (1996). Tanka, haïku, renga. Paris : Les Belles lettres.

Duteil, D. (211). Le renku et ses variations. Gong, 31, 7-19. Disponible en ligne sur le site de l’Association française de haïku.

Held, J. et C. (1985). Renga. Jeu pour une enfance. Romillé : Folle avoine.

Kyorai, M. (2005). Entretiens de Kyorai. Propos du maître Bashô. In Ryôji Nakamura et René de Ceccatty (dir.), Mille ans de littérature japonaise. Une anthologie du viiie au xviiie siècle. Paris : Picquier.

Muramatsu, S. (2011). Du renku au haïku. Dans J. Thélot et L. Verdier (dir.), Le haïku en France. Poésie et musique (p. 205-208). Paris : Kimé.

Nakamura, R. et de Ceccatty, R. (dir.) (2005). Mille ans de littérature japonaise. Une anthologie du VIIIe au XVIIIe siècle par. Paris : Picquier.

Roubaud, J., Paz, O., Sanguineti, E. et Tomlinson, C. (1971). Renga. Poème. Paris : Gallimard.

Notes

1 Voir la bibliographie.

2 Pour les références, voir la bibliographie en fin de texte.

Citer cet article

Référence électronique

Christine Boutevin, « Création d’un renku au parc François Mitterrand à Cergy », Carnets de Poédiles [En ligne], Voix et pratiques, mis en ligne le 13 avril 2026, consulté le 15 avril 2026. URL : https://carnets-poediles.pergola-publications.fr/index.php?id=610

Auteur

Christine Boutevin

Maîtresse de conférences en langue et littérature françaises

LIRDEF Faculté d’éducation, Université de Montpellier

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